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Résistance des organes de fortification à l'attaque au lance-flammes






Si le principe du lance-flammes est connu depuis l'antiquité grecque et byzantine - feux grégeois - et ensuite redéveloppé par les chinois au 10° siècle, ce n'est qu'au début du 20° siècle que cette arme a connu un développement technologique majeur, principalement sous impulsion allemande. L'invention du Flammenwerfer portatif est breveté par l'ingénieur Fiedler dés 1910.

L'Allemagne crée les premières unités de Flammenwerfer avant la première guerre mondiale, qui seront ponctuellement utilisées à partir de 1915-16 sur le front, puis plus couramment ensuite. Les français et les anglais développèrent leurs propres systèmes suite à l'utilisation faite par les allemands à partir de 1915, avec des succès divers confirmant son image d'arme "barbare". Optant d'abord pour des postes fixes de tranchée (modèle L1 et L2), la France bascula au modèle portatif fin 1915, le L3 de 35 kg et 15 m de portée, suivi du L3bis sa version améliorée (2). Enfin à l'automne 1917 sortit le modèle P3, encore allégé (25 kg) pour les mêmes performances que le L3bis et qui équipa en dotation l'infanterie française jusqu'à la fin de la guerre et au-delà. A côté de ces matériels légers, on développa aussi d'autres matériels lourds à poste fixe (l'appareil Hersent-Thirion par exemple) permettant des débits et des portées considérables - jusque 70 m.

Lance flamme P3


Lance-flammes type P3



Durant la réflexion menée fin des années 20 sur les formes et armements de la fortification future, la question de l'utilisation de ce type d'arme pour la défense rapprochée des organes de fortification est à nouveau évoquée dans le principe (1), puis fortement promue par le Gal CHALLEAT - avec la fougue qu'on lui connait ! - lors des réunions de la CORF en 1929, et par son successeur le Gal BALLI en 1930, pour être finalement rejetée au profit d'armes plus conventionnelles.

Si l'utilisation de lance-flammes de forteresse n'est plus d'actualité initialement, l'EMA est parfaitement conscient que les allemands continuent de leur côté à inclure cette arme dans leurs moyens d'attaque. Et de la perfectionner... La question des effets sur la fortification Maginot est donc latente jusqu'à ce que cette question soit officiellement et formellement soulevée au printemps 1938. A cette même époque l'équipement de la fortification avec des lance-flammes de défense est posée à nouveau, dans l'exacte suite de ce qui avait été discuté en 1929-30 (mise en place dans le créneau FM de cloche GFM ou de défense de façade) (3).



Etudes et essais pour évaluer l'effet des lance-flammes sur la fortification à Mourmelon


Mandatée par l'état-major du Génie (4), la Délégation Permanente des Sections Techniques (DPST) est chargée de concevoir et mettre un œuvre un programme d'essai permettant de répondre à la question posée : quels sont les effets d'une attaque au lance-flammes sur les organes de la fortification, CORF ou MOM , et comment se prémunir des plus graves d'entre eux ?

Se refusant à aller faire des essais directement sur des ouvrages, casemates ou blockhaus existants, de crainte des dommages, du caractère peu discret de ces essais, et du coût que cela représenterait, la DPST propose une première vague d'expérimentations sur la casemate d'exercice du camp de Mourmelon. Cette casemate, de conception similaire aux casemates CORF standards, est équipée de trémies usuelles, d'une cloche GFM ainsi que d'une installation de mise en surpression. Les essais sont prévus avec deux types de lance-flamme d'attaque en usage dans l'infanterie - les modèles P3 (léger) et LFM de la Société Industrielle d'Applications Mécaniques (modèle lourd).

L'expérimentation se déroule le 8 Décembre 1938 à Mourmelon en présence de représentants de l'Etat-Major, de l'Infanterie et du Génie, et des différentes commissions techniques. Ils portent sur l'attaque au lance-flammes allumé mais sont précédés par des projections de liquide non enflammés pour évaluer l'effet d'une éventuelle attaque aux liquides corrosifs et pour juger de l'éventuelle entrée de combustible dans la chambre de tir ou la cloche sans être gêné par la fumée des flammes. Les résultats sont très encourageants :

Sous surpression de 7 mm de colonne d'eau dans la chambre de tir, aucune flamme ni liquide ne rentre dans la casemate par les trémies, quelque soit la puissance et la durée de l'exposition. Les quelques traces de fumée entrante sont immédiatement rejetées à l'extérieur. En absence de surpression, de la fumée entre dans la chambre de tir, mais aucune flamme. La cloche GFM équipée d'épiscope ou de FM résiste de manière similaire.

L'armement et le matériel optique sort indemne de l'expérimentation, bien que nécessitant un bon nettoyage. La conclusion de ce premier essai est donc positive : les trémies et cloches apportent une protection suffisante si la surpression est active. Sans surpression, l'équipement reste utilisable (pas de flamme à l'intérieur) mais la fumée nécessite le port du masque à gaz.

Fort de ces conclusions présentées en Décembre 1938 au Ministère, la DPST demande l'autorisation de faire des essais sur organes CORF réels et blocs MOM pour élargir le champ d'expérience à des éléments non testés : gaines de ventilation, tourelles, casemates d'artillerie, portes et grilles, cloches diverses (GFM B, JM, AM,...), et cuirassements de blocs MOM, etc... Le deuxième volet prévoit un essai de noyage sous les flammes d'une casemate complète avec un lance-flammes à grand débit.




Les expériences d'Aout 1939 sur organes réels


Après évaluation des options disponibles pour effectuer ces tests, en lien avec les Régions Militaires, la DPST propose d'effectuer la nouvelle campagne d'expériences sur :
- les blocs 7, 4 et 2 du KOBENBUSCH . But : estimation de l'impact sur organe d'artillerie, d'infanterie "anciens fronts", une tourelle - en batterie et éclipsée -, une issue de secours et la ventilation
- le blockhaus Ab33 . But : évaluation de l'impact sur blockhaus de construction par la MOM avec cuirassement non étanche
- la casemate de GRAND-BOIS . But : évaluation de l'impact sur la fortification type "Nouveaux Fronts"

Ces localisations sont choisies du fait de leur isolement et/ou de leur facilité de contrôle par les autorités militaires, de sorte à garantir secret et sécurité. Elles sont toutes dans des emprises contrôlées.

La campagne se déroule les 2 Aout au KOBENBUSCH et 3 Aout 1939 à Ab33 et GRAND-BOIS en présence d'un nombre important d'officiels, de techniciens et d'opérateurs. Les résultats sont diffusés en Décembre suivant (5), et ils sont plus nuancés que ceux de la campagne de Mourmelon.


- Tant qu'il y a surpression, on confirme l'excellente résistance et protection offerte tant aux projections de liquides qu'aux flammes par les trémies de créneaux CORF de tous types, y compris d'artillerie.
- En absence de surpression, il y a introduction de quelques flammes mais surtout de fumées rendant l'organe temporairement inutilisable. Les armes sont par contre non affectées quelque soit la durée d'exposition.
- les tourelles semblent insensibles à ce type d'attaque - tant qu'il y a surpression là encore.

Moins positif :
- L'épiscope de cloche GFM A a cependant été mis hors service, rendant la cloche inutilisable.
- l'attaque des prises d'air frais en mode de ventilation normal a entrainé une introduction massive de fumées dans les blocs
- l'attaque d'une prise d'air gazé dans ce mode s'est traduite par une chute rapide de la surpression, attribuée au colmatage des filtres par les fumées grasses. Le filtre autopsié ne montre cependant pas de signe de colmatage…

Préoccupant :
- les cuirassements type MOM sont totalement inefficaces contre ce type d'attaque, tant contre les liquides que contre les flammes. Le bloc a été rendu rapidement intenable et a été évacué.


Les conclusions suivantes, applicables immédiatement, sont approuvées :


1) Maintenir absolument la surpression en cas d'attaque au lance-flammes.
2) Relancer la conception et la construction de prises d'air moins sensibles à ce type d'attaque (au travers des massifs de rocaille par exemple).
3) Développer des trémies étanches pour la fortification MOM. Seules les A2R et dérivées - pour mitrailleuse - le sont plus ou moins, mais aucune version pour canon de 25mm ou 47mm ne l'est. Les versions les plus sophistiquées, attendues pour le printemps 1940 (trémies D8, 47B, …) ne le sont pas non plus.
4) Veiller à la fermeture de toutes les ouvertures inutiles (tubes pour périscope de fossé, etc)
5) Veiller à l'équipement des défenseurs en masques à gaz avec cartouches CO.


La DPST relativise néanmoins le constat, en notant que le lance-flammes est une "arme de corps à corps" (sic) à courte portée qui ne sera utilisée qu'au plus proche, offrant la possibilité aux défenseurs de la neutraliser avant usage… Elle recommande cependant que d'autres essais soient fait pour clarifier l'incertitude constatée avec le colmatage du filtre à gaz (essais à faire à Satory) et surtout de faire l'essai - non réalisé - de noyage complet d'un bloc sous les flammes d'un lance-flammes à grand débit.

Concernant la fortification MOM, le Génie n'a pas de solution court-terme à proposer, tant que les embrasures de blockhaus ne seront pas équipées d'un volet côté extérieur, pour ne pas avoir à retirer l'arme en cas d'attaque, et d'une ventilation permettant la surpression. Seule protection individuelle disponible contre les fumées : le masque à gaz avec bidon CO.

La STG estime enfin, avec un certain sens visionnaire, que les organes de fortification ont bien plus à craindre du feu de chars arrivés à courte portée ou de l'usage d'explosifs contre les cuirassements - en supposant de fait un amoindrissement important des capacités de défense permettant l'approche de l'ennemi - que de fantassins armés de lance-flammes. Autre élément de conclusion intéressant : s'agissant des fortifications allemandes construites à l'Ouest, la STG confirme qu'en l'absence de ventilation dans la plupart de ces blockhaus ils sont au moins aussi vulnérables au lance-flammes que leurs homologues MOM français. Ce qui vaut pour les uns vaut aussi pour les autres !




Les suites et l'épreuve du feu


Les essais et développements préconisés ne seront pas intégralement réalisés par manque de temps. Le volet "Sud-Est" préconisé par la DPST sera cependant organisé… fin Avril 1940 sur le B1 de l'ouvrage du LAVOIR. Ces essais réalisés sur deux jours se concentrent sur la question en suspend de la ventilation et confirment la vulnérabilité du circuit "air gazé" du bloc et son colmatage rapide malgré des tentatives de protection ou de déshuilage.

La mise en évidence de l'installation de lance-flammes lourds sur certains chars allemands à la même époque amène l'EM du Théâtre d'Opération Nord-Est à sensibiliser ses armées (6) sur les risques inhérents à ces armes. La consigne demeure toujours la même : maintien rigoureux du matériel d'embrasure en état, obturation de toutes les ouvertures, et maintien de l'ennemi à distance.

Le concept de prise d'air au travers du massif de rocaille, solution absolue au problème de colmatage ou d'entrée de fumées en cas d'attaque au lance-flammes, reviendra sur la table après guerre dans un contexte plus large d'amélioration et de protection NBC de la fortification.


Alors que le fort d'Eben-Emael en Belgique eut à subir le lance-flammes car l'assaillant était arrivé à très courte portée, aucun ouvrage important CORF n'a été attaqué de cette façon en Mai-Juin 1940, donnant raison à postériori aux conclusions de la STG sur le risque réel de ce mode d'attaque. Les ouvrages pris ou neutralisés l'ont essentiellement été par des tirs d'artillerie à courte portée, et/ou par neutralisation des organes par charges explosives ( la FERTE par exemple).

Par contre quelques blockhaus MOM ou casemates légères ont eu à subir ce type de traitement, dans la Sarre, le Nord, dans le secteur de Montmédy ou lors de la percée du Rhin en Juin 1940 (7). Si son utilisation effective n'a été que très marginale dans les causes de la perte d'un bloc, il demeure que la menace d'un traitement au lance-flammes a été régulièrement utilisée par la Wehrmacht pour obtenir la reddition de tel ou tel bloc.

La propagande allemande a cependant mis en avant cette technique spectaculaire dans plusieurs séquences filmées supposées montrer la chute de la ligne Maginot.


Sieg im Westen


"Sieg im Westen" (1941) - séquence de propagande montrant l'attaque (du… Schoenenbourg !) au lance-flammes.






Rédaction initiale : Jean-Michel Jolas - Septembre 2019 - © wikimaginot.eu

Notes

(1) Note 60 F du Gal FILLONNEAU de la CDF sur les formes de fortification futures
(2) Le L3bis était équipé d'un robinet sur la lance permettant de ne pas vider le réservoir de combustible en un seul tir...
(3) Notons qu'à la même époque les B-Werke allemands de l'Ostwall (1936-38) puis du Westwall (1938-40), qui constituent la forme la plus sophistiquée de la fortification moderne allemande, intègrent un important Flammenwerfer de forteresse, d'une portée de 40 mètres, sous cuirassement fixe spécifique...
(4) DM 6372 2/4-S du 3 Juin 1938, signée du Gal METROT, Directeur du Génie.
(5) Note DPST 1683/S du Lt-Col BILLIARD - 27/12/1939
(6) Note 1858 3/IM du 20/04/1940
(7) Voir en particulier le rapport du Lt DISSLER du 42° RIF, qui a pu visiter certains blockhaus et casemates après la bataille du Rhin.

Sources

CR de réunions CORF - SHD carton 7N3762
Fonds Lemaitre - SHD carton 3V87
Gazette des Armes n°128 (lance-flammes)



© 2019 -Tous droits réservés wikimaginot.eu - Cette page a été mise à jour le 06/09/2019




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