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4 - Les hommes de la ligne Maginot




Une fortification vaut essentiellement par les hommes qui l'opèrent. Dans la vision initiale, l'un de ses objectifs principaux est - rappelons le - de protéger la mobilisation de l'essentiel de l'armée en cas d'agression et d'économiser les effectifs. On admet couramment qu'un défenseur sous fortification équivaut à dix assaillants.

Conscient de ces évidences pratiques, l'état-major se pose dés la conception entre 1925 et 1927 la question des futurs utilisateurs d'une fortification largement nouvelle, plus technique que les générations précédentes, et aussi plus spécialisée. Plusieurs membres du Conseil Supérieur de la Guerre comme les généraux DEGOUTTE, NIESSEL ou GOURAUD font remarquer que l'armée à ce moment là n'a ni le personnel ni les compétences en nombre suffisant pour occuper la future ligne fortifiée. Elle a d'ailleurs tout juste le nombre nécessaire d'experts du Génie pour seulement concevoir et superviser la construction ce qui s'en vient...

Ce commentaire, valide en période de paix et tant que les mesures de développement de compétences n'a pas livré ses résultats, sera rapidement obsolète à mesure que les entreprises civiles sollicitées pour la construction acquerront de l'expérience sur ces constructions très particulières. Cela sera encore moins le cas quand ces mêmes personnels seront mobilisés en 1939 et prendront en main ce qu'ils auront participé à construire.
Cependant, ce débat sur la pénurie de "spécialistes" nécessités par la forme de fortification proposée sera l'un des arguments forts contre le concept de région fortifiée mis en avant par les tenants du "petit béton" utilisable par les unités de campagne.
L'état-major se trouve donc en 1927 devant une problématique classique dans le monde de l'entreprise :

  • comment faire face à un projet industriel pour lequel on part de la page blanche et dont, en outre, on ne maîtrise pas tous les éléments techniques qui restent encore à développer

  • qui va superviser la construction et par qui celle-ci devra être faite tout en garantissant le secret ?

  • qui va opérer et maintenir les installations et selon quelle organisation ?

  • comment tirer les enseignements des premières constructions et utilisations pour améliorer la suite ?


Mais au-delà de la période de paix et de construction, et cas de mobilisation éventuelle comment s'organisera la coexistence entre troupes d'intervalle et de forteresse ou entre les trois armes, comment s'intégreront mobilisés et spécialistes d'active, etc...

Chacun de ces points trouvera une forme de réponse à un moment donné, parfois après tâtonnements et débats internes, mais 10 ans plus tard l'ensemble imaginé par le CDF sera fonctionnel, opérationnel, et d'une indéniable efficacité aux restrictions budgétaires prés. Ces régions fortifiées seront complétées sur les dernières années par un considérable travail à mettre au crédit de la Main d'Oeuvre Militaire d'active puis mobilisée.

La qualité du résultat - bien qu'hétérogène - est malgré tout et localement à la hauteur des espérances et du cahier des charges. Cet exploit de bâtisseur est à mettre au crédit des hommes de la ligne Maginot.

L'ère CORF


La conception et construction des fortifications permanentes est l'œuvre du Génie dans un contexte pluridisciplinaire. Elle est un savant mélange de l'expérience acquise avec les générations précédentes de fortification - françaises ou étrangères - et des développements nouveaux liés à l'apparition de technologies inédites qui seront utilisées et dont certaines viennent du monde civil.

L'intense travail de conception et de chantier de cette période rassemble autour d'un même projet experts du Génie de différentes structures (CORF, ITTF, chefferies, etc) , spécialistes des entreprises privées mandatées, et des milliers d'ouvriers civils - parfois étrangers - et de sapeurs. Cette réalisation coordonnée de grande ampleur se traduit par des dizaines de grands chantiers le long de la frontière Nord-Est et des Alpes entre 1929 et 1935, voire jusqu'en 1940 dans les Alpes.
Notons aussi l'implication non négligeable de la Marine dans cette aventure. Elle apporte entre 1935 et 1938 son expertise technique dans la définition des modes de gestion et d'organisation des ouvrages, qui par leur aspect confiné ressemblent à un navire sous de nombreux aspects. L'influence de la Marine ira jusque dans la dénomination donnée aux occupants des organes de fortification permanente : des "équipages".

Les troupes de forteresse


Les premiers ouvrages et casemates sont considérés occupables à partir de 1934-35. L'état-major a dans l'intervalle défini l'organisation générale des unités occupant les zones fortifiées : des unités spécifiques d'infanterie de forteresse et d'artillerie de position sont créées à partir de 1933 pour s'approprier les constructions, les prendre en main et s'installer dans les intervalles fortifiés à partir de 1935. Ces unités se dédoubleront progressivement jusqu'en 1939 pour prendre en charge les ouvrages et casemates à mesure qu'ils deviennent utilisables puis de secteurs fortifiés dans leur ensemble après leur création. Les premiers occupants de gardiennage permanent issus du Génie sont embauchés du civil au même moment pour assurer le fonctionnement des installations électromécaniques neuves.

Les ouvrages comme les casemates de fortification permanente fonctionnent selon un cycle continu de trois-huit basé sur des cycles de 8 heures. Les équipages sont tour à tour aux postes de combat, de piquet et de corvée, et au repos.
Les exercices d'occupation d'ouvrages en 1935-36 permettent de soulever un grand nombre de détails pratiques et de dysfonctionnements à traiter, d'ajustements des modes d'organisation, de coordination et de communication. Cela donnera lieu à un large débat jusqu'au plus haut niveau, aboutissant à un ensemble d'instructions et notices opérationnelles visant à clarifier le plus possible les modes de fonctionnement et les éventuelles zones grises.

Les Régiments d'Infanterie de Région Fortifiée créés en 1933 sont au nombre de quatre dans le Nord-Est. A la création des secteurs fortifiés en 1935, cette organisation initiale évolue par dédoublement des unités précédentes. Fin 1936, on compte ainsi 12 RIF (Régiments d'Infanterie de Forteresse) dans le Nord-Est. La stabilisation de l'organisation de temps de paix amène à la création de Brigades de Forteresse, au nombre de 9 sur les régions fortifiées du Nord-Est, et comprenant par secteur fortifié le RIF, le RAP/RAMF et les troupes de Génie concernés. Entre 1935 et 1936, avec l'avènement de la fortification de campagne, on assiste à une forme de spécialisation dans les RIF : on ne peut rendre tout le monde opérationnel sur les équipements de la fortification permanente, alors l'essentiel des compagnies de fantassins est affecté à l'occupation des intervalles, et quelques compagnies spécialisées (Compagnies d'Equipage d'Ouvrage ou de Casemates - CEO et CEC) occupent les fortifications permanentes CORF. A la mobilisation, le nombre de RIF augmente à 41 dans le Nord-Est (un par sous-secteur), par conversion des bataillons d'infanterie de forteresse de temps de paix en régiments par le biais de l'arrivée des mobilisés.

L'infanterie de forteresse des Alpes, créée en 1934, est basée sur une organisation un peu différente articulée en Bataillons Alpins de Forteresse. Ceci s'explique par un caractère beaucoup plus discontinu du front, concentré sur les grands points de passage des Alpes nécessitant des unités plus petites et plus autonomes que des RIF. Les cinq premiers BAF de 1934 sont rattachés simplement à des Régiments d'Infanterie Alpine, puis passent à sept, groupés en 3 Demi-Brigades d'Infanterie de Forteresse (DBAF), affectées chacune à un secteur fortifié. De même que dans le Nord-Est, la mobilisation entraine la création par dédoublement/détriplement de 5 autres DBAF de temps de guerre.

Cinq Régiments d'Artillerie de Position (RAP - 3 N-E et 2 S-E) et un Régiment d'Artillerie de Région fortifiée (dans la RFM) sont créés en 1933 et participent en 1934-35 à la mise au point et aux essais de l'artillerie des ouvrages. Le nombre de RAP et de RARF augmente progressivement jusqu'en 1938 pour permettre la couverture de zones fortifiées élargies, dans le Nord, la 7° Région Militaire, la Sarre... Dés 1935, ces artilleurs sont rendus indépendants des grandes unités d'intervalle et du commandement des ouvrages, nécessitant une définition claire des rôles et de la chaine de commandement de l'artillerie d'ouvrage - par exemple - en cas de combat. Les RAP - à l'image des RIF - sont alors composés de batteries de position dans les intervalles, largement majoritaires, et de batteries d'ouvrages. A la mobilisation, ces RAP et RARF amènent la création par dédoublement ou détriplement de 15 RAP et 9 RAMF (Régiment d'Artillerie Mobile - ou Mixte - de Forteresse) dans le Nord-Est et 6 RAP dans le Sud-Est. Les RAMF sont des unités mobiles rattachées à la forteresse et prévues pour se porter rapidement vers les éventuels points chauds du front dont ils dépendent.

L'opération, la maintenance des installations techniques des ouvrages et des infrastructures est le rôle du Génie. Ce corps de spécialistes a aussi pour responsabilité d'assister la MOM pour toutes constructions de fortification de campagne. En temps de paix, les régiments du Génie sont spécialisés par domaines techniques et ne sont pas liés directement à l'organisation de forteresse. Ils sont cependant très présents dans et autour des ouvrages pour assurer certains terrassements ou bétonnages, faire fonctionner et entretenir les équipements électromécaniques (centrales électriques d'ouvrage, moteurs, ventilateurs, tourelles, réseaux de distribution, utilités...), assurer le bon fonctionnement des transmissions télégraphiques, téléphoniques et radio, et enfin faire fonctionner la chaine logistique - en particulier les voies ferrées militaires normales et de 0,60m. Le Génie emploie un nombre important d'ouvriers civils en complément et qui deviendront à la mobilisation partie intégrante du personnel technique militaire.

La période post-1935 et la période de guerre


L'évolution d'une fortification technique et spécialisée développée sous la direction de la CORF s'achève en 1935 au profit d'un basculement vers la multiplication de constructions plus simples et plutôt standardisées faites par la Main-d'œuvre Militaire (MOM) sous responsabilité des Régions Militaires qui gagnent une large autonomie sur le sujet.

Les formes de fortification promues alors sont à la portée de troupes d'active, non spécialisées, encadrées par des sapeurs du Génie. L'homme de troupe élément des Régiments d'Infanterie de Forteresse, voire de certaines unités d'active de campagne, devient bâtisseur à son tour. Cet état de fait sera multiplié par cinq ou dix après la mobilisation de Septembre 1939 et dans ce cas le goulot ne sera plus nécessairement le manque de main-d'œuvre, mais les difficultés logistiques et la difficulté qu'éprouvera la production de cuirassements et d'équipement à suivre la demande dans les industries à l'arrière.
Après mobilisation, les troupes spécialisées d'infanterie, d'artillerie et les experts du Génie occupant les ouvrages et casemates CORF se retrouvent donc être une minorité dans la masse des troupes de position ou d'intervalle amenées à devoir s'installer sous béton.

La pensée générale qualifie souvent cette fortification de "camelote" comparé à ce qui a été fait précédemment. Ce jugement n'est que partiellement justifié. Certes, les rendements de constructions de la MOM sont plus faibles, la qualité moins garantie et les cuirassements très simplifiés ou inexistants, mais certains types de blockhaus ou d'abris comme par exemple ceux définis par la STG en 1937 et 1938 ou par le Génie de la RFM ou de la 1° Région Militaire entre 1935 et 1937 sont de taille et de conception tout à fait respectables. Les hommes qui ont participé à cette phase là de l'effort de fortification de la frontière méritent - au final - autant de considération que les acteurs de la première phase de construction.

Le destin des troupes de forteresse d'intervalle et des troupes occupant les constructions CORF sera bien différent mais tout aussi dramatique et héroïque dans l'adversité. Les uns seront jetés sur les routes à partir du 13 Juin 1940 dans l'espoir d'échapper à un encerclement inéluctable, combattant en rase campagne un ennemi considérablement mieux équipé et plus mobile. Les autres résisteront et parfois mourront dans leurs ouvrages et leurs casemates jusqu'à l'armistice, encerclés par l'ennemi et largement invaincus à quelques kilomètres de la frontière alors que les allemands prenaient Brest, Bordeaux et Lyon. Et que dire du front du Sud-Est où les fortifications et leurs défenseurs tiendront tête victorieusement partout à l'agression italienne.









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