Les maisons fortes sont au nombre de 22 sur le territoire du département (selon les rapports, elles possèdent plusieurs noms dont il convient de faire mention ici).
MF n° 8 - K ou La Grève à Vrignes aux bois
MF n° 9 - Montimont à Vrignes aux bois ( à l'est de Iges )
MF n° 10 - Bois de Saint-Menges ( nord de Saint-Menges )
MF n° 11 - La Hatrelle ( nord est de Fleigneux )
MF n° 12 - Q ou Olly ou Illy au nord est de Illy
MF n° 13 - Maison Friquet ( nord est de La Chapelle )
MF n° 14 - Bouchon de la grenouille ( Nord de Francheval )
MF n° 15 - Bouchon de Louisval (Nord est de Francheval )
MF n° 16 - Beau Terme ou Grand Hez ou Le Chesnois à Pouru-aux-bois
MF n° 17 - Bouchon des Sarts ou Messincourt ou Réunion des Eaux ( Messincourt )
MF n° 18 - Bois de Pure ou les 4 Arbres ( route de Florenville )
MF n° 20 - Bouchon des Rappes ou Le Banel à Matton ( route du Banel )
MF n° 22 - La Croix du Routy ou La Croix du Château à Williers
La maison forte se présente sous la forme camouflée d'une petite villa inoffensive aux dimensions modestes ( 7,20 mètres X 5,50 mètres au sol pour une hauteur de 7,20 mètres ). Sa vocation militaire est trahie par la présence d'un blockhaus relativement important en soubassement, d'un grillage, d'un réseau de barbelés le tout étant protégé par des mines antichars et des piquets Ollivier.
Dans certains cas (voir photo ci-dessous) le souci du camouflage allait jusqu'à masquer les créneaux en temps de paix.
Sa fonction est de servir de casernement avec une cuisine, un dortoir et un WC. Il permet le logement et la vie en toute autarcie d'une petite garnison de 6 hommes commandée par un sous-officier.
C'est un blockhaus étanche en béton armé - d'un degré de protection suffisant pour résister à l'artillerie des blindés de l'époque - auquel on accède par une porte blindée ou deux portes successives, l'une étanche coté intérieur, l'autre blindée vers l'extérieur.
Ces constructions militaires de type fortification semi-permanente avaient pour principal objectif de détecter une pénétration ennemie sur les axes forestiers et routiers venant de Belgique.
Leurs missions sont multiples :
Missions du temps de paix
Surveillance et fermeture si nécessaire de la frontière
Surveillance et entretien des DMP (dispositifs de mine permanents) permettant de barrer les axes d'invasion au département .
Surveillance et entretien des armes et munitions des chambres de tir.
Missions du temps d'alerte
En cas de tentative de franchissement de la frontière par des éléments ennemis, les missions changent :
Mise à feu du DMP
Interdiction par le feu du franchissement
Cette mission de retardement peut se prolonger sur 2 à 3 heures au maximum, le but est de retarder l'avancée ennemie, pas de la fixer.
Renseignement du commandement sur les mouvements de troupes ennemies, patrouilles, véhicules, etc.
Le personnel d'une maison forte est composé d'un sous-officier, d'un caporal et de 4 soldats appartenant à une Compagnie de Gardes Frontières (CGF).
Les Compagnies de Gardes Frontières sont formées de personnel provenant de plusieurs armes ou origines :
des éléments de garde républicaine mobile (GRM),
personnel d'active
des gardes frontaliers (GF),
volontaires locaux originaires des villages environnants et souvent de classes d'âge assez anciennes
des douaniers,
fonctionnaires d'état
Ces unités sont également chargées de tenir des petits postes de surveillance en appui des MF.
La Compagnie des Gardes Frontières en charge de la zone couverte par le 136° RIF compte 5 sections qui occupent les maisons fortes. Elle est commandée par le capitaine ROUX
section de Pouru-aux-Bois ( MF n° 16 ) Adjudant HENRY puis sous-Lieutenant PETIT
section de Pure Messincourt ( MF n° 17 et MF n° 18 ) Lieutenant PETITt
section de Matton ( MF n° 19 et MF n° 20 ) Lieutenant TRICHELOT
section de Mogues ( MF n° 21 et MF n° 22 ) Lieutenant RONDEAU
1 officier, 7 GRM, 40 GF dont 1 détaché à la section de commandement à Carignan, 7 douaniers soit un total de 55 hommes.
section de Puilly-Charbeaux : Lieutenant RAMBOURG
Le 15 janvier 1940, les Compagnies de Gardes Frontières (CGF) sont remplacées par les Compagnies des Avancées (CDA) des régiments d’infanterie de forteresse (RIF) tenant la position. La Compagnie des Gardes Frontières du capitaine ROUX laisse la place à la 4° Compagnie des Avancées (CDA) du 136° RIF commandée par le capitaine PRESSOIR (PC à l'école des filles de Carignan)
L'armement est standardisé et comprend pour chaque maison forte:
un canon de 37 mm TR modèle 1916,
les unités de renforcement peuvent être amenées à fournir un canon de 25 mm modèle 1934 en remplacement si elles le souhaitent.
une mitrailleuse Hotchkiss 8 mm modèle 1914
un ou plusieurs fusils mitrailleurs modèle 1915 (Chauchat)
A dater du 23 novembre 1939, cet armement sera remplacé par le FM 24/29.
deux tromblons VB
l'armement individuel des hommes
100 mines légères
20 piquets Ollivier
La dotation théorique en munitions était la suivante (note de service de la 2° Armée du 15 avril 1940) :
Cartouches de 37 mm : 108 O.E. et 162 O.R.
Cartouches de 7,5 mm : 2025 balles Mle 1929 type C et 4050 Mle 1929 type F par FM (dotation normale de 2 FM)
Grenades VB : 96 par tromblon
Grenades : 108 OF et 216 F1
En pratique cette dotation sera variable, de même que la présence effective de canons antichar de 37 mm. Le 20 avril 1940, le Gal GRANSARD - commandant du 10° CA - se plaint auprès de la 2° Armée des manques : sur les 15 canons de 37 mm et 30 tromblons VB nécessaires pour l'équipement des MF sur le ban de son corps d'armée, seuls 7 canons et 6 tromblons sont présents. Les canons de 37 mm absents seront remplacés au débotté par des FM.
Les mines seront bien entendu posées sans ôter les bagues de sécurité selon un plan pré établi.
Des travaux de terrassement doivent également être effectués pour permettre et faciliter le déplacement des hommes en arrière de la position et ce jusqu'aux postes de défense établis dans les intervalles des maisons. Ces travaux de défense s'effectueront sous la surveillance d'un guetteur équipé d'un FM.
Il convient de noter qu'une prime de 5 000 francs et de 8 jours de permission pourra être versée en cas de destruction d'un avion ennemi par le dit FM (cela dit, ils n'ont certainement pas dû beaucoup verser cette prime vu que la frontière donne sur la Belgique !)
A noter dans le chapitre de la défense une initiative d'un homme de la section RONDEAU, qui pourrait prêter à rire si il n'avait pas été obligé d'y recourir faute de moyens donnés par sa hiérarchie : la constitution d'un barrage d'eau antichar à l'aide de mottes de gazon empilées qui devaient créer un petit étang "impénétrable" aux chars (méthode douteuse quand à son efficacité et peu étanche).
Un raccordement au réseau téléphonique civil avait bien été prévu pour l'ensemble des maisons fortes mais il n'a pu être pleinement réalisé. Faute de moyens, on a dû trouver un système de remplacement pour permettre la communication avec les maisons fortes.
En cas de conflit la compagnie des avancées disposait d'un stock de fusées, chaque utilisation se faisant selon un code précis qui changea assez souvent jusqu'au début des hostilités. Le 30 décembre 1939, 6 feux verts signifiaient 'la destruction a joué, demande de tir de barrage en avant de la position' et 1 feu jaune 'nous nous replions '.
Les pigeons auxiliaires vitaux pour les hommes de la 1ère guerre furent réutilisés par leurs successeurs de 40. L'utilisation n'en était toutefois pas simple pour des néophytes et il convenait de ne pas procéder au largage des volatiles par temps brumeux ou par fortes pluies, ni trop tard dans la soirée.
De nombreuses pertes de ces messagers furent enregistrées et le système abandonné comme le montre cette note :
"Le matériel colombophile sera reversé avant le 29 janvier 1940 au bureau de l'officier des transmissions du régiment"
Le 26/01/1940 .
PC du Lieutenant colonel VINSON, commandant du 136° RIF.
Chaque maison forte sera au hasard des approvisionnements plus ou moins dotée du matériel nécessaire à son bon fonctionnement
(...)matériels de cuisine et une cuisinière avec 3 mètres de tuyaux et rosace.
Le réfectoire
1 table en hêtre
1 dessus de table
4 tabourets
1 armoire
Le dortoir
5 matelas
5 traversins
9 couvre-pieds
1 poêle avec 3 mètres de tuyaux (sans rosace)
Divers
1 appareil téléphonique civil N° 1079
1 appareil téléphonique militaire à 4 directions de type TM 32, N° 3408
...)
Au fil du temps, certains postes reçoivent du matériel en supplément, on retrouve ainsi à la MF n° 21 (Croix du Routy ) en plus de la dotation réglementaire :
1 musette de pansements
1 musette Z (prévention des attaques chimiques)
1 appareil de TSF type LA 29 N° 96 878
1 évier galvanisé
1 pompe Japy
1 jeu de clés doubles pour la chambre basse (le blockhaus)
etc...
Certaines maisons de par leur situation géographique vont bénéficier d'un confort plus enviable que celles perdues au milieu de nulle part. Ainsi les MF n° 17 (Messincourt) et MF n° 21 (Croix du Routy) seront elles raccordées à l'électricité civile et à l'eau courante, grand luxe pour l'époque.
La mise à feu des DMP est une mission de la plus haute importance pour ces avant postes puisqu'elle permet de produire une coupure franche des axes d'invasions de l'ennemi. De fait, on accorde un soin tout particulier à leur entretien et à leur vérification quotidienne.
1 coffret en fer
4 mèches lentes préparées
1 mèche en amadou
1 briquet à silex
1 pelote de ficelle
1 couteau d'artificier
1 rouleau de chatterton
1 pince à sertir
1 coffret en fer nécessaire à la mise à feu
2 cadenas
4 clés
Note de service du 3/11/1939
Il est rappelé que dans les MF la mise à feu et les consignes doivent être parfaitement connues de tous. Chaque chef de MF fera personnellement une séance d'instruction pour tous les hommes, insistant particulièrement sur les consignes du poste.
Tous les sections doivent se regrouper à Carignan le 28 janvier 1940, les fantassins du 136° RIF qui prendront la relève échangeront les consignes avec les chefs de poste des MF jusqu'au 31 janvier 12h00, date de transformation définitive des compagnies de gardes frontaliers (CGF) en compagnie des avancées (CA). Un inventaire très administratif des objets entreposés dans les MF sera réalisé et remis au capitaine ROUX à son PC de Carignan, lui même partira et donnera ses consignes au capitaine PRESSOIR son successeur.
Les effectifs sont remaniés et des 5 sections d'origines, il n'en subsistera que 4 commandées par les Lts RAMBOURG, TRICHELOT, RONDEAU et le sous-lieutenant PETIT.
Les Gardes frontaliers rejoindront leur dépôt de Fontenay le Comte et de Stenay par le train.
Malgré le vacarme des vagues d'avions qui passent très haut dans le ciel et s'en vont bombarder l'intérieur du pays, l'alerte est donnée à 6h30, c'est le branle bas de combat.
- Les barrières sont enlevées pour permettre la pénétration des troupes françaises en Belgique, de leur côté les Belges en font autant. La cavalerie passe en Belgique suivi par un bataillon du 12° Zouaves qui doit occuper des ponts sur la Semois. Toute la matinée des troupes passent la frontière confortant le sentiment de sécurité des CA.
Dès l'après midi, les premiers réfugiés Belges et Luxembourgeois aux volants de leurs voitures pleines à craquer de bagages se présentent aux chicanes de la frontière. Le flot grossira jusqu'en début de soirée pour se tarir ensuite pour la nuit.
Les MF passent sous le commandement des unités de cavalerie, les postes de garde vont être doublés, les systèmes de mises à feu vérifiés une ultime fois, bref tout est en ordre. L'ordre de mise en action des destructions sera donné par la cavalerie.
Une fois les DMP enclenchés, les hommes de la compagnie des avancées devront se replier à Ferme de la Folie près de Mouzon.
Le 11 mai 1940
Les unités au sol subissent les premiers bombardements en piqué de Stukas, les MF de MESSONCOURT et de PURE en sont les premières victimes.
Le 12 mai 1940
Quelques mitraillages par avions maintiennent la tension des hommes des fortins. Vers 18h30 après une journée extrêmement dure pour la cavalerie, les derniers éléments du 1° Hussard repassent la frontière, c'est le moment pour la CDA d'actionner les DMP en avant de la position, toutes vont être effectives jusqu'au environ de 22h30. La compagnie s'est repliée en bonne ordre par les itinéraires qui avaient été prévus.
Le 13 mai 1940
Les hommes désormais sans affectation sont cantonnés au maintien de l'ordre dans la ville de Mouzon, à des patrouilles et à la garde des ponts. A partir de cette date, la CDA suivra le destin du 136° RIF.
David HARMAND - 19/04/2020
DES BALCONS EN FORET, MAISONS FORTES DES ARDENNES 1939-1940 , Léon WATELET, ancien Lieutenant au 136° RIF , édition Terres Ardennaises, Février 2001 .